Mais qui était donc le duc de fer ?

Par Quentin Roussy

L’exil de Napoléon à l’île d’Elbe n’aura pas duré longtemps. Au cours de cette année d’inaction forcée, il n’eut de cesse de penser à son grand retour sur le trône de France. Le non-respect des clauses du traité de Fontainebleau, dont il résulta le non versement de sa rente, ainsi que des discussions relatives à son possible déplacement vers les Açores ou l’île de Sainte-Hélène (sans parler des infidélités de son épouse polonaise Marie-Louise, quant à elle restée en France) précipitèrent son retour.

Son débarquement à Golfe-Juan le 1er mars 1814 marqua le début de son irrésistible reconquête du pouvoir. Accueilli par une population qui ne lui manifesta aucune hostilité, et accompagné d’une armée qu’il n’eût aucun mal à rattacher à sa cause, il s’en alla de bon pas vers la capitale française (en réalité, son retour résulta d’un ralliement militaire massif, plus que du soutien de la population française, dont on dit souvent qu’elle lui réserva un accueil triomphal). Mu par un ardent désir de revanche, il ne tarda pas à mettre sur pied un plan d’attaque destiné à défaire ses ennemis voisins, lesquels avaient massivement mobilisé leurs troupes immédiatement après avoir eu vent du retour de l’Aigle en terre promise.

N’attendant pas que les armées de la coalition fussent aux portes de Paris pour réagir, Bonaparte s’en alla à leur rencontre, en Belgique, à une vingtaine de kilomètres au Sud de Bruxelles. Là, se tenait l’« Armée des Alliés », commandée par le Duc de Wellington et composée de troupes britanniques, allemandes (contingents du Hanovre, du Brunswick, du Nassau), néerlandaises, rejointe par l’armée prussienne, quant à elle commandée par le maréchal Blücher.

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La bataille de Waterloo, 18 juin 1815 (Peinture de Clément-Auguste Andrieux, 1852)

Waterloo, un tournant décisif

Le 15 juin, Bonaparte frappa le premier. Sa stratégie consistait à défaire tour à tour les armées prussienne et britannique, afin de ne pas les affronter simultanément. Malgré quelques demi-victoires remportées successivement sur les troupes Prussiennes et Britanniques au cours des 15, 16 et 17 juin, l’« Armée du Nord » de Napoléon, bien que constituée en légère supériorité numérique vint trouver la défaite le 18 juin sur les plaines humides de Waterloo. Elle était pourtant composée d’une artillerie bien plus conséquente que ses ennemis, ce qui fit dire à certains de ses officiers généraux, lors d’une réunion d’état-major le matin même dans son quartier-général de la Ferme du Caillou, qu’« il ne faut pas faire tant de cas des anglais, il y a quatre-vingt-dix-chances sur cent de les battre, ce sera l’affaire d’un déjeuner… Nous nous coucherons ce soir à Bruxelles »

Une fois de plus, la légendaire impétuosité teintée d’orgueil de celui que ses ennemis appelaient l’Ogre, le précipita vers une défaite dont l’issue fut sans appel : un aller sans retour vers l’île de Sainte-Hélène. Ainsi se termina la période des Cent-Jours, et, de fait, le règne de Napoléon Bonaparte, premier empereur des français.

Les exploits napoléoniens continuent de bénéficier d’une très forte résonance dans l’histoire. Son énergie inépuisable, sa capacité de travail illimitée, ainsi que ses capacités intellectuelles hors pair ont et continuent de susciter beaucoup de fantasmes et d’admiration.

Mais qui fut donc Arthur Wellesley duc de Wellington qui, contre toute attente, réduisit à néant les forces colossales de cet âpre conquérant ?

Portrait du duc de fer

L’histoire s’est nettement moins penchée sur cet homme multiple, au caractère lui aussi d’une puissance extraordinaire, et à la personnalité sensiblement plus humaine que celle de son principal adversaire.

Il n’est pas possible de décrire le duc en quelques lignes. Il peut néanmoins être intéressant de passer en revue, non pas son histoire (pour cette fois), mais certains de ses principaux traits de caractère et de sa personnalité, afin d’en dresser un portrait éclair, mais néanmoins potentiellement instructif.

Celui que l’on appelait communément le « Duc de Fer » (à ne pas confondre avec cette « connasse » de dame de fer) réalisa le véritable exploit de renverser la colossale et sur-aguerrie armée napoléonienne. Il sut créer une cohésion sans faille au sein une armée composée de troupes de multiples provenances. « C’était le mélange de Britanniques, de Hollandais et de Belges sans expérience qui rendait l’armée de Waterloo « épouvantable ». Mais « j’ai découvert le secret : les mélanger entre eux. Si je les avais laissés se battre chacun de son côté, j’aurais perdu la bataille » dira-t-il plus tard à ce sujet.

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Wellington triomphant sur le champ de bataille de Waterloo. (Peinture de Jan Willem Pieneman)

Contrairement à Napoléon, qui chérissait et maîtrisait à la perfection l’art de la mise en scène, Arthur Wellesley (le nom originel du Duc de Wellington) répugnait à la théâtralisation. Un de ses contemporains avait souligné “le contraste frappant entre le duc et son gouverneur général de frère. Le premier dédaigne la parade sous toutes ses formes, le second ne vit pour rien d’autre ». Il était malgré tout extrêmement soigneux de sa personne, se lavant et se rasant de façon presque obsessionnelle (plusieurs fois par jour, s’il le pouvait), bien que ses costumes (militaires et civils) fussent d’une absence délibérée d’ostentation. Conscient de la nature potentiellement explosive de son caractère, (il lui était arrivé de faire fondre en larmes, Stewart, son adjudant-major-général. Une autre fois ce fut un général espagnol qui, « terrorisé par un accès de rage de Wellington, se précipita vers la rampe pour s’y cramponner ».

Wellington faisait preuve d’une réserve toute particulière. Là n’était pas le seul point sur lequel le duc exerçait une totale maîtrise sur son caractère. « Avec l’âge et les promotions, Wellington devenait de plus en plus taciturne. Jeune officier, il avait été un causeur infatigable (il le resta toute sa vie, dans le privé, avec ses amis), bouillonnant d’idées qu’il glanait ici ou là, au cours de ses vastes lectures ». John Keegan dit de lui que « plus profondément encore, il se peut qu’il ait évité de parler parce qu’il trouvait très peu d’esprits dignes du sien ». En effet, de l’avis de tous ceux qui le côtoyèrent de près lors des nombreuses campagnes qu’il commanda, Wellington possédait des capacités intellectuelles hors du commun. Il avait notamment une incroyable capacité à penser les choses de façon systémiques, en les corrélant les unes aux autres de façon quasi instantanée. « Il partagea ainsi à son ami Stanhope la façon dont son intelligence fonctionnait ;

« Il arrive qu’on éprouve une sensation curieuse. Nous sommes en train de penser à quelque chose, lorsque soudain, une chaîne entière de raisonnements surgisse devant nous, comme dans un éclair. Pourtant, il nous faut peut-être deux heures pour coucher sur le papier tout ce qui nous est venu à l’esprit en un instant. Chaque élément de la question, les rapports réciproques que ses différents aspects entretiennent entre eux, et toutes les conséquences sont là, étalées devant nous ».

Il semble d’ailleurs admis que la longue vue qu’utilisait fréquemment Wellington (dont le grossissement n’était pas réellement efficace) lui servait avant tout de « dérivatif de son trop plein d’énergie nerveuse pendant qu’il réfléchissait ».

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Le commandant et l’homme d’État.

Avant toute chose, Wellington était l’homme de l’« habitude ». Jamais, hormis lors des batailles qu’il mena, il ne dérogea à son train de vie habituel. Levé aux aurores, il déjeunait invariablement avec du thé et des toasts. Ses journées, prodigieusement laborieuses, étaient organisées de façons stricte et répétitive. Des temps d’exercice physique (balade à cheval la plupart du temps) étaient scrupuleusement aménagés en milieu d’après-midi. Wellington était d’une sobriété de vie, d’un ascétisme, tout particuliers. Il était notamment capable de restreindre ses besoins vitaux au minimum. A titre d’exemple, lors des quatre jours qui constituèrent la bataille de Waterloo (dans son ensemble), il ne dormit que 9 heures cumulées. Quand on connaît les exploits physiques et intellectuels surhumains qu’il a déployés durant ces quatre jours, la chose tient de la curiosité humaine. Nous devons nous contenter de l’explication qu’il donna quelques mois plus tard à Lady Shelley qui se demandait comment il avait été capable de réaliser un tel exploit :

« Tant que j’ai été plongé là-dedans, j’ai été trop occupé pour sentir quoi que ce soit ».

Mais ce que nous retiendrons de plus admirable chez cet homme, définitivement quelque peu au-dessus de la plupart des hommes, ce sont ses qualités humaines, son empathie, sa sensibilité, sa morale, qui tranchaient avec l’état des normes psycho-sociales et culturelles de l’époque. Et tout particulièrement avec celles de son grand adversaire, Napoléon Bonaparte, qui s’était montré plus d’une fois d’une grande froideur affective vis-à-vis de la douleur humaine.

« Apprenant, après le siège de Ciudad Rodrigo, que beaucoup d’entre eux (des blessés) avaient été laissés sans abri, il fit quarante-cinq kilomètres à cheval après dîner pour expulser quelques officiers négligents de leurs quartiers et installer les blessés à leur place. Il refit le même trajet le lendemain pour s’assurer que ses ordres avaient été exécutés, et lorsqu’il s’aperçut que non, il mit les officiers aux arrêts, les fit conduire au quartier général, puis les fit juger et congédier ».

Un mois après la bataille de Waterloo, il confia par ailleurs à lady Shelley : « S’il plaît à Dieu, j’ai livré là ma dernière bataille. Ce n’est pas une bonne chose que de passer tout son temps à se battre. Tant que je suis au plus fort de l’action, je suis trop occupé pour sentir quoi que ce soit. C’est juste après que je commence à me sentir très mal. Il est tout à fait impossible de penser à la gloire. L’intelligence, comme la faculté de sentir, sont épuisées. Je suis malheureux même au moment de la victoire, et je répète que, après la perte d’une bataille, le plus grand malheur est de la gagner. Non seulement vous perdez des amis chers avec qui vous avez partagé votre vie, mais vous êtes obligés de laisser des blessés derrière vous. Bien entendu, on fait de son mieux pour les soulager, mais que cela est peu de chose ! A de tels moments, tous les sentiments sont morts dans votre poitrine. Je commence seulement à retrouver mon humeur naturelle, mais ne souhaite pas être jamais amené à combattre de nouveau ».

Il tint parole et s’engagea dans une brillante carrière politique qui l’amena, en autres choses, à devenir premier ministre du Royaume-Uni. Et, malgré tout le mépris qu’il eut pour Napoléon Bonaparte, il ne put s’empêcher de passer de longues heures, assis devant son tableau, silencieux…

Envie d’être un duc de fer ?

Wellington, d’Antoine d’Arjuzon (2015)
Les lignes de Wellington, par la réalisatrice Valeria Sarmiento (2012)

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