À la conquête des abysses

Lors du premier article de la catégorie Géographie, je vous ai amenés au Septième Ciel sur le toit du monde, sur le mont Everest. Après avoir visité l’endroit le plus haut de la planète, il me semblait logique d’en explorer le lieu le plus profond. Un endroit sombre et froid, teinté d’inconnu et de fantasme. Je parle bien des grands fonds océaniques, des entrailles des océans, oui, des abysses. Enfilez vos scaphandriers, regardez une dernière fois la lumière et plongez avec moi à la découverte d’un lieu terrifiant.

Abyssus abyssum invocat

Je ne sais pas vous mais je suis effrayé par les abysses. Des calmars de 18 mètres de long, des requins-lézards, des poissons-ogres, des dragons à écailles, des coelacanthes (poisson datant du Jurassique !), les fonds marins sont un repère de monstres mêlés d’étrangetés, de fascination et d’horreur. Et encore, c’est sans parler du grangousier dont l’aspect terrifiant vous ferait tomber sans hésiter dans les bras d’un lépreux pédophile dans le coma. La faune et la flore des abysses constituent le plus grand habitat de la planète. Selon certains scientifiques, des milliers d’organismes inconnus se trouveraient dans les failles de nos océans.

Nos amis les Grecs pensaient que les océans étaient sans fond. Le terme « àbyssos » signifie d’ailleurs « d’une profondeur infinie ». Fort heureusement, il n’en est rien, mais il ne suffit pas de plonger très profondément avant que l’eau ne paraisse hostile et sombre. L’univers des abysses est un monde glacé, un lieu inexploré que la lumière n’a jamais pu atteindre, et pour cause, passé 150 mètres elle est altérée de 99,9%. À partir de 1 kilomètre, la nuit est totale. Pas de photosynthèse, donc pas d’oxygène. Seule la bioluminescence produite par les êtres vivants est source de lumière mais elle est si faible que la diode rouge de votre radio-réveil serait un phare en comparaison.

Abysses.png
Imaginez-vous là, entouré de grangousiers…

Le froid, toujours là ce fourbe, est terrible. À partir de 3000 mètres, la température se situe entre 5 et 6 degrés et ne varie jamais. L’eau est isotherme, c’est à dire que ni les saisons, ni la profondeur ne perturbent ce climat. C’est l’endroit de la planète où la température est la plus stable. Bien sûr, il existe des petites cheminées hydrothermales qui évacuent la chaleur de la Terre, et qui font grimper l’ambiance à 400 degrés. Attention à l’hydrocution.

Enfin, n’oublions pas la pression. Aussi monstrueuse que les créatures qui l’entourent, elle est si puissante qu’elle impacte toute la faune abyssale. La croissance des êtres est extrêmement lente et leur maturité sexuelle des plus tardives. En ce qui concerne l’homme, elle est trop importante pour des explorations classiques. Le coût d’une exploration des fonds marins est abyssal, jeu de mots de l’année, ce qui explique en partie le peu de connaissances que nous avons des lieux.

Ces grands fonds océaniques sont méconnus des hommes. Notre Lune est mieux cartographiée que nos abysses. Et plus d’hommes sont partis dans l’espace qu’il n’y en a eu au fond de nos océans. En fait, 95% des abysses seraient inexplorées à ce jour. N’est-il pas fascinant de pouvoir conquérir Mars quand les antres de nos océans demeurent des lieux qu’on ne peut atteindre ?

La fosse des Mariannes, challenger deep et James Cameron

Les abysses vous effraient je le sens bien et pourtant je devine en vous l’envie de découvrir un lieu plus sombre encore. Ce n’est pas de guetté de coeur que je vais vous y conduire mais bien par ce que je vous aime. Descendons plus profondément encore, là où l’obscurité est plus ténébreuse que la plus sombre noirceur. Allons dans la fosse des Mariannes.

La fosse des Mariannes est la fosse océanique la plus profonde de notre planète. Proche de l’île de Guam, dans la partie nord-ouest de l’océan Pacifique, elle se situe dans une zone de subduction entre deux plaques tectoniques. Qu’est-ce qu’une zone de subduction me demanderont mes lecteurs les plus fayots attentifs ? C’est un endroit où une plaque tectonique s’incurve et plonge sous une autre plaque. Et que se passe t-il quand ce phénomène se produit ? Volcanisme, tremblements de terre ou formation de fosse océanique.

Notre charmante fosse des Mariannes a trouvé la faille, ok j’arrête, pour devenir le point le plus profond de notre Terre, à 11 034 mètres. Elle est si profonde qu’on pourrait y caler toute la bêtise humaine et encore, il resterait de la place.

Découverte en 1875 par les Anglais, la fosse des Mariannes n’est réellement étudiée qu’en 1951. À bord du HMS Challenger et avec l’aide d’un sonar, la Royal Navy estime la profondeur de la fosse à 10 900 mètres. Ce point se nomme alors Challenger Deep en référence au bateau qui a permis le calcul de sa profondeur.

Challenger Deep attise toutes les passions et de nombreuses nations tentent tour à tour de définir le plus précisément possible la profondeur de la fosse. En 57, l’Union soviétique annonce des mesures de plus de 11 000 mètres mais jamais elles n’ont pu être confirmées.

Il faut croire que la Terre aime bien que des duos de chocs se frottent à elle avant qu’elle ne livre ses secrets. Si Hillary et Norgay ont grimpé l’Everest ensemble, le fond de la fosse des Mariannes a été atteint par un autre binôme extraordinaire. Le 23 janvier 1960, le suisse Jacques Piccard et le lieutenant américain de la United State Navy, Don Walsh, prennent place dans le sous-marin Trieste.

Jacques Piccard et Don Walsh
Walsh à Piccard : « T’as pensé à prendre des surgelés pour le trajet ? »

Installés dans leur vaisseau de fortune, les deux explorateurs se lancent à l’assaut du point le plus profond du monde à 8 heures 23. Vers 13 heures 6, le Trieste repose au fond de la fosse à 10 916 mètres. Le noir est total, le froid mordant. Piccard et Walsh doivent utiliser des bouillottes pour se réchauffer. Allumant un phare au mercure, les aventuriers sont sidérés de constater la présence de crevettes rouges et même d’un poisson d’une trentaine de centimètres. Avant cette exploration dans la fosse des Mariannes, il était question d’y jeter des déchets nucléaires. Toutefois, la présence de vie pousse le projet à l’abandon.

Forts de leurs découvertes et après une vingtaine de minutes, ils remontent et atteignent la surface à 16h56 après près de 8h30 de plongée. Pendant longtemps, ce record est réputé imbattable. Mais depuis, il a été découvert un endroit plus profond dans la fosse, celui de 11 034 mètres. Toutefois, à ce jour il est impossible de descendre à une telle profondeur, la pression étant insoutenable pour nos machines d’exploration.

Cependant, James Cameron, réalisateur de Titanic et d’Avatar, devient le premier homme à descendre en solitaire dans la fosse des Mariannes en 2012. À bord d’un sous-marin dont la recherche et la conception ont duré 8 ans, il atteint la profondeur de 10 898 mètres et étudie les lieux pendant plus de 3 heures. Il a pu réaliser un documentaire sur la fosse des Mariannes, Deepsea Challenge, que je vous recommande.

Envie de toucher le fond ?

Profondeur 11000 mètres, de Jacques Piccard (1961)
Deepsea Challenge, l’aventure d’une vie, de James Cameron (2014)

Une réflexion sur “À la conquête des abysses

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