L’expérience de Milgram

En 1946 se déroule le procès de Nuremberg. Les nazis, accusés de crime contre l’humanité, plaident leur innocence sous prétexte qu’ils ne faisaient qu’exécuter les ordres de leurs supérieurs. Le génocide des juifs illustre à son paroxysme la soumission à l’autorité au nom de l’obéissance. Ces hommes étaient-ils des bourreaux sans âme ou ce phénomène pourrait-il se reproduire ailleurs ?

C’est la question que se pose Stanley Milgram dans les années 60. Il cherche à déterminer où commence la responsabilité de l’individu et où finit la soumission de ce dernier face à l’autorité. Le psychologue se penche sur des cas concrets durant lesquels des atrocités ont été commises par des personnes, avant que ces dernières ne se protègent derrière une autorité supérieure pour justifier leurs actes. Selon le Milgram, l’homme a une tendance naturelle à se soumettre à l’autorité et par conséquent à se dédouaner de toute responsabilité. Ce penchant pour la soumission domine souvent l’éthique, l’affectivité et les codes moraux des individus. Par ses travaux, un kilo Milgram veut montrer l’influence néfaste que peut avoir l’autorité sur autrui et ainsi détruire cette idée d’obéissance aveugle.

Cette expérience touche à un élément fondamental de la société : le chômage l’obéissance. Toute société a besoin d’une autorité pour instaurer des règles permettant de vivre en communauté. Remettre en cause l’obéissance, c’est dévier vers la rébellion, la révolution, la déviance et la marginalisation. Pis, c’est mettre en péril l’édifice social.

Une expérience électrique

SarumanMilgramL’expérience de Milgram se déroule entre 1960 et 1963 et comprend des volontaires  issus de toutes les couches sociales de la société et croyant qu’il s’agit d’étudier les effets de la punition sur le processus d’apprentissage.

 

En réalité, le but est d’évaluer l’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il estime supérieure et légitime, et d’analyser sa soumission face à cette dernière. Progressivement, le sujet va voir l’autorité, incarnée par un scientifique, lui demander d’exécuter des actes s’opposant de plus en plus à sa conscience morale.

Milgram_Experiment_advertising

Le scientifique fait entrer deux personnes dans une salle. Il explique qu’un tirage au sort va déterminer qui sera « l’enseignant » et qui sera « l’élève ». Celui devant jouer le rôle de l’élève est emmené dans une pièce. Il est alors attaché à une chaise par des sangles, en plus d’une électrode fixée à son poignet. On dirait le début d’un mauvais porno. L’enseignant, après avoir vu l’installation de l’élève sur la chaise, est conduit dans une salle laboratoire voisine dans laquelle se trouve un stimulateur de choc. Il comporte 30 manettes qui vont de 15 à 450 Volts par tranche d’augmentation de 15 Volts. Chacune d’elle possède des mentions allant de « choc léger » à « attention, choc dangereux ».

Le scientifique explique à l’enseignant qu’il doit interroger l’élève sur une liste de mots qu’il va lui lire comme : ballon rouge, feu glacé, rends l’argent… Quand la réponse donnée par l’élève est juste, l’enseignant passe à une autre liste, mais si elle est fausse, il devra actionner le premier levier de 15 Volts, et passer au suivant à chaque erreur. L’expérience se termine quand l’enseignant veut arrêter ou quand il inflige trois fois de suite la puissance maximale à l’élève. Quand même, personne n’oserait…

Cruelle expérience me direz-vous ? Mais savez-vous que le tirage au sort était truqué depuis le début comme pour l’attribution de la coupe du monde de la FIFA ? Que l’élève est en réalité un acteur qui ne reçoit aucune décharge ? En vérité, le cobaye c’est l’enseignant. Maintenant la véritable question se pose ; à quel moment le sujet va-t-il arrêter d’obéir au scientifique, figure d’autorité dictant ses actes ?

À la base, il ne s’agit que de 15 volts qui n’auraient même pas fait frémir William Kemmler. Mais au fil des erreurs, l’intensité des charges augmentent. L’acteur-élève simule en suivant un code strict. À 75 Volts il gémit, à 120 il formule des plaintes en phrases distinctes, à 150 il supplie qu’on le libère, à 285 il hurle, et à 300 Volts il annonce qu’il ne veut plus répondre.

Vers 150 Volts, la majorité des enseignants (qui pense que l’élève reçoit réellement des décharges rappelons-le) éprouve des réticences à poursuivre. Le sujet est divisé entre les cris de la victime et les ordres du scientifique qui lui ordonnent de continuer dès qu’il voit le cobaye hésiter. Le sujet est en opposition avec ses valeurs morales car il inflige des souffrances à un innocent. Quand il se tourne vers le scientifique pour savoir s’il doit continuer ou pour exprimer une envie d’arrêter, la figure d’autorité répond quatre phrases précises pour pousser le cobaye à continuer.

Incitation 1 : « Continuez, s’il vous plaît. »
Incitation 2 : « L’expérience exige que vous continuiez. »
Incitation 3 : « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
Incitation 4 : « Vous n’avez pas le choix, vous devez continuer. »
Incitation 5 : « C’est votre dernier mot ? »

Ces réponses sont utilisées dans cet ordre précis. Quand la première incitation échoue, le scientifique passe à la deuxième. Il recommence la séquence à chaque hésitation. Si le sujet refuse d’obéir à la quatrième incitation, alors l’expérience prend fin. Mais la réalité n’est pas si simple…

Lors des premiers résultats, 62,5% des sujets ont poussé l’expérience à son terme, donnant à trois reprises les 450 Volts à l’élève. En moyenne, les sujets se sont arrêtés à 360 Volts. Mais notons que chacun a, à un moment, questionné le scientifique pour savoir s’il devait poursuivre. Maigre consolation.

electrochoc
Jusqu’où irez-vous ?

Milgram the scientist : An unexpected analyse

À la fin de l’expérience, Milgram étudie les résultats et son constat est sans appel : ils sont « inattendus et inquiétants ». En effet, aucun des participants n’a refusé dès le départ de participer à l’expérience. Même s’il ne s’agit que de 15 Volts, cela reste une sanction délibérée à l’encontre d’un innocent. Serions-nous tous des tortionnaires au fond de nous ? C’est un autre débat.

Car le pire réside dans la proportion des sujets allant jusqu’au niveau de choc le plus élevé, soit 450 Volts ! Pourquoi aller aussi loin ?

Le sujet est le centre de toutes les interrogations de Milgram. Il est important car il éprouve d’entrée un désir de tenir sa promesse faite au scientifique au début de l’expérience. Il l’estime comme une autorité légitime de par ses diplômes et sa situation professionnelle. Refuser de lui obéir serait s’opposer à l’ordre établi, plus globalement à la société. Le sujet subit une angoisse réelle à l’idée de lui désobéir. Car cette rébellion à l’autorité provoque un conflit, un dilemme, au sein de l’individu que beaucoup sont incapables d’affronter. La tendance à la soumission, alliée à l’abandon de sa responsabilité personnelle au profit de l’autorité, le pousse à agir en dépit du sens moral. Instrumentalisé par le scientifique, croyant être déresponsabilisé par l’autorité, le sujet nie son implication. Certains tentent même de justifier les décharges, comme pour s’affranchir encore davantage de leur culpabilité. Par exemple, avant d’actionner le levier, ils expliquaient à l’élève qu’il ne recevait le choc qu’à cause de son erreur.

De plus, le cobaye se trouve dans un cercle vicieux. Car s’il éprouve un certain malaise dû aux chocs qu’il administre, il ressent le besoin de mener l’expérience à son terme afin de justifier les décharges ultérieures. Avec les nouveaux coups de jus, il efface son trouble découlant des précédents.

Milgram
Quand ton boss répond juste alors que tu pouvais lui balancer 450 Volts

C’est la fragmentation des actions qui pousse le sujet à obéir. Il a plus de facilités à nier sa responsabilité car il croit n’être qu’un simple exécutant dans le processus. Cela lui permet de croire qu’il n’est pas l’acteur décisionnaire et par conséquent non responsable des actes qu’il engage. L’individu, n’ayant pas une vue complète et objective de la situation, s’en remet à l’autorité, plaçant en elle un dévouement aveugle.

Milgram explique que ces procédés peuvent se retrouver dans notre quotidien. Dans l’aboutissement d’une tâche immorale, la majeure partie des exécutants ne participe qu’à une action bien précise du processus. Par conséquent la distance qui les sépare de la finalité fait qu’ils n’éprouvent aucune difficulté à accomplir leur mission. Ils sont alors dégagés de toute responsabilité car non seulement ils se justifient en disant n’agir que sous les ordres d’une autorité hiérarchique mais aussi car ils ne commettent pas et ne voient pas personnellement le résultat de leurs actes. Cette logique est tellement implacable qu’elle devrait faire du rugby.

En définitive, le sujet a le plus souvent tendance à se déresponsabiliser de ses actes. Au final, il se retrouve piégé entre la soumission à l’autorité et la division causée par ses valeurs morales. Ce comportement prouve la difficulté du cobaye à trouver une conduite en accord avec ses principes mais lui permet tout de même de conserver son image.

Désobéir, une force de caractère ?

Désobéir, ne pas se soumettre à l’autorité, privilégier ses valeurs morales en dépit des ordres sont les seuls moyens d’abolir la tension provoquée chez les sujets. Comme dirait Martin Luther King : « Chacun à la responsabilité morale de désobéir aux lois injustes ». Il en est de même dans les organisations. Toutefois, désobéir est également anxiogène car l’individu s’élève contre l’autorité et se marginalise par rapport aux autres en sortant de son cadre social. À l’inverse du sujet docile, il se responsabilise et accepte de ruiner l’expérience et de ne pas tenir son engagement initial. Selon Milgram, le chemin vers le refus poursuit plusieurs étapes. D’abord le doute, l’extériorisation de ce dernier, la désapprobation, la menace du refus d’obéissance et enfin la désobéissance. Seule une part infime des sujets a été capable d’aller au bout de ce processus et de se soulever contre l’autorité incarnée par le scientifique. Milgram conclut : « La désobéissance exige la mobilisation des ressources intérieures […]. Tout le monde peut y accéder mais au prix d’un effort psychique considérable ».

Finalement, chaque personne possède des valeurs morales #Polpot qui lui permettent de contenir ses pulsions destructrices. Mais quand un individu se retrouve dans une structure organisationnelle, il laisse place à un être dénué de responsabilité et de morale. Il n’a en tête que le désir d’obéir à l’autorité et de ne pas s’attirer les foudres de cette dernière. Au travail, qui n’est pas sous l’ordre d’un chef ? Non pas qu’il soit forcément mauvais ou tortionnaire #JeffBezos, pourtant, il serait dangereux de se soumettre entièrement à lui. Qui sait à quoi cela pourrait vous mener ?

Envie de vous opposer à l’autorité ?

La soumission à l’autorité, de Stanley Milgram, 1974
I comme Icare, film d’Henri Verneuil, 1929

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