L’épopée de l’infortuné baleinier Essex

Un interminable calvaire. Une épreuve de soif et de faim. Un dilemme moral et humain. Une torture physique. La cauchemardesque épopée du baleinier Essex mènera son équipage au bord de la folie. Je me propose de vous conter cette odyssée 297 ans plus tard.

Notre récit commence à la fin de l’été 1819. La petite île de Nantucket, située au nord-est des Etats-Unis entre Boston et New-York, tire sa renommée de la chasse à la baleine, commerce aussi lucratif que dangereux. Des centaines de barils d’huile et de « l’ambre gris », sécrétion du système digestif du cétacé, tels étaient les trésors que promettaient ces traques maritimes. L’huile était utilisée comme lubrifiant commencez pas… et pour l’éclairage alors que « l’ambre gris » était réputé pour ses vertus médicinales et son rôle dans la concoction de parfum. Ces chasses aux confins du monde élevaient les marins en conteurs d’aventures extraordinaires dans lesquelles les coups de harpon illustraient le point culminant d’un récit haut en couleurs. Mais l’histoire du baleinier Essex est d’un autre registre dans lequel la survie, le cannibalisme et la mort tiennent les premiers rôles.

Itinéraire vers l’enfer

12 août 1819. Du haut de ses 28 ans, George Pollard n’est pas peu fier. Il vient d’être nommé capitaine de l’Essex. Le navire n’est certes pas tout jeune mais avec ses 27 mètres de long et ses 238 tonnes de déplacement, le bâtiment est paré pour écumer les mers du bout du monde. Le capitaine est secondé par Owen Chase, harponneur, du second maître Matthew Joy, de son cousin le jeune Owen Coffin et de 17 autres hommes plus ou moins expérimentés.

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Comme un avertissement, laissant planer le doute sur quelque drame à venir, une tempête frappe l’Essex dès le troisième jour de voyage. Raison ou superstition auraient pu pousser l’équipage à rentrer au port de Nantucket, comme le souhaitait timidement Pollard. Mais peut-on espérer l’autorité d’un capitaine chevronné chez un marin profane, ou la sagesse d’une bande de marins aussi déterminés que cupides ?

A la fin du mois de septembre, l’équipage fait escale sur les côtes Cap-verdiennes. Après quelques réparations du navire, le remplacements des baleinières et le réapprovisionnement en eau douce et en vivres, le capitaine Pollard et ses hommes mettent le cap sur l’Amérique du Sud.

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Itinéraire de l’Essex (je n’ai pas plus illisible, désolé)

Ils traversent le Cap-Horn à la fin de l’année, triomphant sans erreurs du redouté passage de Drake, nommé parfois « cimetière des marins » pour ses dangers et ses tempêtes. Remontant la côte chilienne, l’équipage désespère ; malgré l’attention de la vigie, aucune trace de baleine…

C’est à hauteur du Pérou que la fortune sourit enfin aux baleiniers. Les bancs de cachalots apparaissent continuellement, permettant à l’équipage de chasser une bête tous les cinq jours. Bientôt, c’est plus de 450 barils d’huile que les cales de l’Essex abritent. Lors d’une escale aux Galapagos, l’occasion est belle pour chasser les tortues géantes de l’île. Fort des chasses fructueuses, l’Essex met le cap au cœur du Pacifique.

Touché-coulé

Il est 8 h du matin quand l’équipage de l’Essex discerne un banc de baleines prometteur. Nous sommes alors le 20 novembre 1820, à 2 400 kilomètres de toutes terres et la suite va vous étonner. Le capitaine Pollard, Owen Chase et Matthew Joy mettent immédiatement les trois baleinières à la mer. Quelques coups de harpon bien placés permettent d’attraper de belles prises mais le canot de Chase subit de légers dommages suite au mouvement d’un baleineau. Accompagné du mousse Nickerson, il retourne sur le navire pour réparer la petite embarcation.

A bord de l’Essex, Nickerson semble discerner une énorme masse. Un cachalot de 26 mètres de long pour 80 tonnes s’approche du navire depuis le banc de baleines attaqué par le reste de l’équipage. Lancé telle une furie, le cachalot frappe une première fois le bateau de front avant de le heurter tout aussi violemment sur bâbord. de mémoires de marins, nul n’a jamais eu souvenir d’une attaque de cachalot. Qu’importe, les dégâts sont irréparables, l’Essex est en perdition.

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« Capitaine ? Je crois que le bois a craqué »

Ni une, ni deux, l’équipage tente de sauver ce qui peut l’être -notamment des vivres et du matériel de navigation- avant de se répartir dans les trois petites baleinières. Peu de temps après, l’Essex plonge dans les abysses.

Les chasseurs deviennent des naufragés en péril, perdus au milieu de l’océan Pacifique. Adieu leurs barils d’huile et les promesses de richesse qui ne viendront pas. Pour tout trésor, il ne leur reste que 300 kilos de biscuit et des tonneaux d’eau douce. En tant que capitaine, Pollard veut faire cap en direction des îles de la Société (dont Tahiti) ou des îles Marquises. D’après ses calculs, 30 jours pourraient suffire à rallier l’une d’entre elles. Ses seconds, l’impérieux Owen Chase et le novice Matthew Joy, ne l’entendent pas de cette oreille. Ces îles barbares sont méconnues et les autochtones ne seraient que des indigènes anthropophages. Selon eux, c’est vers l’Amérique du Sud qu’il faut naviguer, soit l’exact opposé. Pollard ne s’impose pas et les trois embarcations mettent le cap sur les 26° sud, à la recherche de brises pouvant accélérer leur retour sur les côtes péruviennes.

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C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la baleine qui prend l’homme

« Il était un petit navire »

Le début d’un long calvaire débute alors pour les infortunés matelots. Les rations s’amenuisent rapidement malgré les privations et l’eau douce devient un véritable problème. Un mois plus tard, la terre est pourtant en vue. Hélas, il ne s’agit pas du Pérou, encore moins des Marquises, mais de l’île Henderson. Un atoll désert, à la source d’eau minime et où ne poussent que broussailles et cocotiers. La situation est catastrophique. L’équipage est toujours en vie mais épuisé et sans ressource. Il ne leur faut que quelques jours pour dévorer la plupart des oiseaux de l’île. Sans nourriture, l’île sera leur tombe alors pour ne pas mourir de faim, les matelots reprennent la mer. Seuls trois hommes décident de rester.

L’alliance sans pitié de la soif et du soleil lance le terrible compte à rebours. Le brave Matthew Joy et l’inconnu Peterson sont les deux premiers hommes à rendre les armes. Leurs cadavres sont jetés à la mer, la sentence est irrévocable. Mais les jours passent et les espoirs d’apercevoir une terre ferme semblent de plus en plus fous. Les trois baleinières ne transportent plus aucune nourriture depuis plusieurs jours. L’abattement guette les esprits focalisés sur un seul but : survivre.

Alors pourquoi jeter de la viande fraîche par-dessus bord ? Un nouveau matelot décède mais le cadavre ne rejoindra que le fond de l’embarcation. Sur une pierre plate, il est dépecé avant d’être rôti à point. Le festin lance le début d’un rituel macabre dans lequel la mort des uns fait le repas des autres. Ces scènes terribles, allégorie de la folie, trouvent leur paroxysme dans l’embarcation Pollard.

Le matelot Ramsdell, l’un des quatre survivants de la baleinière, pousse son capitaine à tirer à la courte paille celui qui sera mangé. D’une main qu’on imagine fébrile, Pollard procède au tirage. L’heureux élu n’est autre que son cousin, Owen Coffin, 18 printemps. Le jeune homme meurt sous les coups de Ramsdell avant de nourrir l’estomac des affamés. Vous devez connaître cette sombre histoire, si l’air de la comptine « il était un petit navire » vous évoque quelque chose… Celle-ci trouve ses origines ce jour-là dans le canot de Pollard…

Aux origines de Moby Dick

Jusque-là liées par un destin tragique, les trois baleinières finissent par se séparer et se laissent ballotter au grès des vagues de l’océan. La fin est proche. Dans le canot du capitaine, ils ne sont plus que deux. Pollard et Ramsdell. Leurs corps faméliques ressemblent à des cadavres avant l’heure, brûlés par le soleil. L’embarcation est jonchée d’os humains rongés et sucés jusqu’à la moelle.

Owen Chase
« Il était un petit navire, il était un… ça va, je rigole papi » – Enfant chantant comptine à Owen Chase

Le 23 février 1821, trois mois après le naufrage de l’Essex, les marins du Dauphin distinguent l’embarcation à la dérive. Pollard et Ramsdell sont sauvés. Quelques jours auparavant, le canot comptant Owen Chase, le mousse Nickerson et un autre marin, Lawrence, a été sauvé d’une fin qui paraissait inéluctable. Pour les trois hommes restés sur l’île Henderson, le supplice se prolonge. Ils ne seront sauvés que le 5 avril, affamés et délirants.

C’est donc huit hommes qui auront su résister aux conditions les plus extrêmes et affronter des épreuves à nulle autre pareille. Au long de mes recherches pour rédiger cet article, j’ai été bouleversé par l’histoire de ces hommes qui auront livré une véritable leçon de survie touchant au courage, à la solidarité et approchant les limites de l’horreur.

Pollard reprendra la mer à la tête d’un nouveau baleinier… pour l’échouer sur des récifs. Il mourra seul à Nantucket. Owen Chase deviendra fou quelques années plus tard, en cachant constamment de la nourriture dans son grenier. Il écrira un récit du naufrage qui inspirera Herman Melville pour son célèbre roman Moby Dick.

Envie de chasser la baleine ?
Moby Dick, Herman Melville, 1851
Récit de l’extraordinaire et affligeant naufrage du baleinier Essex, Owen Chase, 1821
La véritable histoire de Moby Dick, Nathaniel Philbrick, 2015
Au cœur de l’océan, de Ron Howard, 2015

 

Une réflexion sur “L’épopée de l’infortuné baleinier Essex

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