L’océan Austral, les Quarantièmes rugissants et le passage de Drake

Ne dirait-on pas le titre d’une merveilleuse histoire pour enfant, sortie tout droit des contes d’Andersen ? Je vous préviens tout de suite, cet article ne parle ni de créatures magiques, ni de rappeurs. Mais alors que peuvent bien être les Quarantièmes rugissants me demanderont mes lecteurs avec un air naïf les rendant encore plus mignons qu’à l’accoutumée ? Il s’agit de vents terribles qui soufflent au sud du cap Horn en provenance de l’océan Austral. Pour en savoir plus, je vous propose une traversée du passage de Drake, alors accrochez vos chapeaux, ça va souffler dans les chaumières !

De toute l’histoire maritime moderne, s’il existait bien un lieu que tout marin souhaitait éviter, c’était bien le cap Horn et son acolyte de 1000 km de long, le passage de Drake. Même les capitaines les plus chevronnés n’aimaient pas s’y risquer car il n’existe pas d’endroit plus dangereux au monde pour un navire. Pensez à le dire à votre copine la prochaine fois qu’elle gueule lors d’une sortie rafting.

Une traversée sauce piquante

Pour imaginer l’enfer poséidonien qui se trame ici, imaginez une piscine gonflable achetée par Jean-Daron pour ses enfants. OK ? Maintenant, demandez à un couple d’éléphants d’y pratiquer un cours de natation synchronisée. Voilà, c’est à peu près ça. Plus sérieusement, prenons un ton professionnel, on est sur un site respectable ici que diable !

Vague scélarate
Traversée du Drake : « ou c’est de la folie, ou c’est du génie »

Le passage de Drake n’est que chaos et désolation, théâtre d’une mer déchaînée où les vagues scélérates jouent les premiers rôles. Longtemps, elles ont été considérées comme relevant du folklore car peu de gens pouvaient revenir sur terre pour en parler. Se formant sans raison apparente (ou du moins expliquée scientifiquement), elles ressemblent à un mur d’eau de 30 mètres (équivalent à un immeuble de 10 étages), ce qui oblige un navire à la traverser de plein fouet et non à passer par-dessus comme pour une vague normale. Une telle vague peut exercer une pression de 100 tonnes par mètre carré. Aucun navire au monde ne peut supporter une telle force.

Ces vagues scélérates, ne seraient rien sans les vents violents et glacés. Aux latitudes situées sous 40° sud, le dieu Éole impose sa loi. Imprévisibles, ils soufflent d’ouest en est à plus de 100 km/h et nulle terre n’est là pour calmer leur cadence et leur violence infernales. On les appelle les Quarantièmes rugissants. Ces vents atteignent une puissance maximale au niveau du cap Horn, par l’effet d’entonnoir provoqués par le sud du Chili et la pointe de l’Antarctique. Ils s’engouffrent dans le passage de Drake que les légendes ont renommée « cimetière des marins ». Et un vieux dicton de matelots de dire : « Sous 40 °, il n’y a plus de loi. Sous 50 °, il n’y a plus de Dieu ».

Et pour terminer l’affreux tableau, on n’oubliera pas de mentionner la pléthore d’icebergs ballottés aux grès des vagues et à la recherche d’un navire à couler, quel que soit la période de l’année. Pour John Mansfield, gouverneur de Californie au XIXème siècle, le Drake est le « jeu désordonné des puissance de l’abîme ».

Toi lors du passage de Drake

La fierté du cap-hornier

L’Eendracht du capitaine Willem Schouten aurait été le premier navire à traverser le passage de Drake en 1616. Et contrairement à ce que suppose la légende, le corsaire britannique Sir Francis Drake ne l’aurait jamais franchi.

Longtemps, le passage a été emprunté par les navigateurs peu farouches dans le but de commercer. Cette voie était également incontournable pour les bateaux emmenant les pionniers chargés de matériels de la côte est avant la création du célèbre chemin de fer transcontinental.

On imagine mal les longues nuits angoissantes de marins qui ne devaient commettre aucune erreur, où chaque vague pouvait envoyer le navire par le fond et chaque manœuvre rencontrer un iceberg. Que dire de l’épuisement des navigateurs après des jours, sinon des semaines, de luttes interminables contre les conditions météorologiques ? Affrontant sans relâche l’eau glacée mouillant le pont, résistant aux tempêtes et aux vents, quelle ne devait pas être la sensation des marins prêts à tout pour vaincre cette mer enragée.

cap horn
Le bout du monde

Jusqu’à l’ouverture du canal du Panama en 1914, qui a révolutionné la navigation autour du globe, le Drake était le seul chemin reliant l’océan Atlantique à l’océan Pacifique. Si certains bateaux comme l’Essex, sont parvenus à traverser le passage de Drake sans encombre, il reste un cimetière de marins redouté. Plus de 800 navires et 10 000 marins auraient péri dans les eaux glacés du bout du monde. Preuve de sa dangerosité, le dernier bateau commercial a l’avoir franchi est le Pamir en 1949.

Le cap Horn est donc un lieu mythique que l’on retrouve dans de nombreux écrits. Un jeune biologiste du nom de Charles Darwin en a d’ailleurs fait l’expérience dans sa jeunesse. Dans son oeuvre, Voyage d’un naturaliste autour du monde, le scientifique raconte sa traversée du passage de Drake.

« Le cap Horn semble exiger que nous lui payions un tribut, et, avant qu’il ne soit nuit close, il nous envoie une effroyable tempête qui souffle juste en face de nous ».

Récit de chants marins innombrables et de contes effrayants, la traversée du Drake offrait aux matelots gloire et respect. La tradition était d’arborer une boucle d’oreille en or après avoir dompté le terrible passage, symbole de l’union de la mer et du marin.

On appelle d’ailleurs « cap-hornier » les navires, et par extension les marins, ayant triomphé du passage de Drake.

L’océan Austral, berceau de notre climat

Les conditions météorologiques cataclysmiques du passage de Drake trouvent leurs origines dans l’océan Austral. Tumultueux autant que méconnu, son rôle dans la circulation des eaux océaniques mondiales est unique. En effet, l’océan Austral, qui entoure l’Antarctique, alimente à lui seul les bassins Atlantique, Pacifique et Indien grâce à un débit prodigieux et inégalé venant du courant circumpolaire.

Circumpoquoi ? Circumpolaire, un courant en forme d’anneau. Long de 20 000 km et large de 200 à 1000 km, il brasse des volumes d’eau monstrueux et cela jusqu’à 2 000 mètres de profondeurs. Avec un débit d’eau de plus de 150 millions de mètres cubes par seconde, soit 150 fois le débit de tous les fleuves du monde, le courant redistribue les eaux dans le monde entier, tournant autour de l’Antarctique grâce aux Quarantièmes rugissants.

courant
Quand ton GPS te dit de tourner à gauche

Vulgarisons un peu si vous le voulez bien. Les eaux de l’Atlantique nord plongent dans les profondeurs et se dirigent vers le sud, passant ensuite par l’océan Austral et remontant en surface dans le Pacifique nord. Le petit roadtrip continue avec une escale dans l’océan Indien avant de longer les côtes de l’Afrique du Sud, de poursuivre vers la côte est des Etats-Unis. Puis, refoulées à la frontière par Trump, les eaux retournent vers les mers nordiques pour plonger à nouveau dans les profondeurs marines. Ce cycle est infini. Et vous l’aurez compris, bande de petits malins que vous êtes, il est l’une des clefs de voûte du climat terrestre.

-Je vois pas comment de la flotte et du vent peuvent accélérer le réchauffage climatique ? demande Jean-Climatosceptique qui a au moins le mérite de se poser la question.

Les océans absorbent une grande partie du réchauffement climatique. Des études parlent d’une absorption de 90% de la hausse des températures qui auraient augmenté de plus de 18°C sans eux ! Mais cette assimilation n’est pas sans conséquence : l’intensité des vents de l’océan Austral a sensiblement augmenté. Si leur puissance se perpétue, c’est tout le courant circumpolaire qui pourrait en être bouleversé. En effet, la remontée des eaux profondes des trois bassins océaniques en serait modifiée, accélérant ainsi la circulation globale des courants marins de la planète entière. Par conséquent, le transport de chaleur vers l’Atlantique Nord serait également précipité, au risque de faire grimper les températures dans l’hémisphère Nord…

Envie de traverser le Drake ?
Cap Horn de Francisco Coloane, 1941
Biodiversité de l’océan Austral, Bruno David et Thomas Saucède, 2015

 

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