Le golem, mythe d’hier et d’aujourd’hui

[Fiction historique suivie du mythe du golem au XXIème siècle]
Journal du rabbin Yehoudah Loew

Jour 28 : Les longues heures de dur labeur n’auront pas raison de ma volonté inaltérable. Du fond de ma cave, l’air vicié rend ma respiration haletante et ma démarche lourde. Le manque de sommeil et les privations que je m’inflige ne sont probablement pas innocents au vertige qui m’assaillent. Mais je n’ai pas le temps de me reposer. Le génie de la création n’attend pas.

Jour 31 : Les tendons saillants de mes mains sont recouverts d’argile et de glaise. Qui auraient pu dire que mes phalanges fébriles et mes paumes caleuses puissent façonner un tel chef d’oeuvre ? Son don inné pour l’obéissance allié à ses jambes robustes et ses bras massifs feront de lui l’assistant idéal dont j’ai besoin pour me seconder dans mes travaux. Quant à sa carrure de colosse, elle dissuadera les persécuteurs religieux.

Jour 33 : Son visage est terminé. Je le trouve beau. En réalité, il est parfait, mon golem.

Jour 34 : EMET. Tel sera son nom. Ce mot signifie vérité en hébreux ou vie en dialecte hébraïque. Je le trouve parfaitement adapté à mon être humanoïde qui ne manque justement qu’à être animé.

golem cersei
La Montagne et Mestre Qyburn

Jour 35 : J’ai prononcé les paroles incantatoires. Rien ne s’est produit. Mon golem ne s’anime pas. La puissance mystique de l’alphabet hébraïque inscrite sur son front le laisse inerte. Pourquoi ?

Jour 39 : Le silence monacal de la bibliothèque de Prague est aussi oppressant que celui de ma cave. Mais les lectures des derniers jours ont levé le mystère qui planait sur mon golem.

Plus tard, le même jour : J’ai placé un morceau de parchemin dans sa bouche argileuse comme le veulent les écrits bibliques. EMET bouge ! Ses déplacements sont grossiers et il est inintelligible mais il est… vivant !

Jour 44 : EMET se déplace avec une fluidité déconcertante à présent. Comme je l’espérais, il est un atout précieux et d’une fidélité remarquable. Hier, il a réparé la toiture comme je le lui avais demandé. Demain, il reconstruira une partie de la grand’salle. Sa force m’impressionne.

Jour 48 : EMET m’a désobéi pour la première fois. Il a refusé de condamner la grange. Étrange comportement alors qu’il exécutait mes ordres sans discuter jusqu’à présent. Je n’ai pas osé le réprimander, il n’aurait pas compris.

Jour 49 : Nouveau refus. Le golem s’est énervé et a montré une violence inouïe. Il a démoli une colonne de la grand’salle. Sa puissance est prodigieuse, effrayante. J’ai eu le plus grand mal à lui ordonner de retourner dans la cave.

Jour 52 : EMET est prisonnier depuis trois jours. J’ai peur de lui ouvrir. Toute la nuit, il grogne et frappe de toute sa force contre les murs. Je crois qu’il est devenu incontrôlable…

Jour 53 : EMET s’est enfui. Qui sait quelles horreurs il a pu commettre ? Ses pas mènent vers Prague. Je pars à sa recherche avant qu’il ne commette l’impensable.

Jour 54 : Le golem n’est plus. Je l’ai retrouvé dans la grande synagogue de Prague. Il était en colère mais j’ai pu l’apaiser… pour mieux le duper. J’ai effacé le E de EMET pour que seul ne reste écrit le mot MET. Mort en hébreux. A peine gommé, le golem s’est changé en pierre. Mon si beau golem, mon fils…

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Frank Ribéry essayant de compter jusqu’à deux.

L’histoire d’un mythe…

Être humanoïde et artificiel, le golem apparaît dans plusieurs mythes. La première occurrence notable provient de la bible et du psaume 139. Il désigne Adam remerciant Dieu d’avoir modelé sa « masse informe ». S’agissant d’un être inachevé pour les hébreux et d’une masse de matière animée dans la kabbale, le golem est également mentionné dans le traité du Talmud.

D’abord en argile, il est ensuite constitué de diverses matières (bois, pierre, fer…) au gré des mythes. C’est en inscrivant « EMET » -vie en hébreux- sur son front qu’il prend vie. Pour autant, il n’est doué ni de parole, ni de libre-arbitre. Et c’est en effaçant le « E » -« MET » pour Mort- qu’on le rend inerte.

Le golem aurait été créé par le rabbin Leow, à partir de glaise de la rivière Vltava, pour protéger la communauté juive. Devenant inutile selon les uns ou dangereux selon les autres, le rabbin finit par lui ôter la vie dans la grande synagogue de Prague. Il y résiderait toujours.

Traversant les siècles, les incendies et l’histoire du ghetto juif, la synagogue est toujours debout. Un jour, un kabbaliste audacieux aurait tenté de pénétrer dans le grenier de la synagogue pour libérer le golem. Il en serait sorti en disant qu’il n’aurait jamais dû y aller et que personne ne devait s’y risquer, un peu comme cet ami qui est allé voir 50 nuances de Grey au cinéma. Mais aventurier que vous êtes, vous vous garderez de partir à la recherche du golem dans la capitale Tchèque. Elle ne possède que peu de vestiges de sa célèbre légende. De Loew, figure historique de la ville, il ne reste que sa pierre tombale, point sa maison.

G.Meyrink, The Golem / Ill. by Steiner–
Der Golem alias Der Voldemort

… devenu majeur dans notre imaginaire collectif

La première représentation connue du golem est celle de Mikolas Ales, en 1899. Source d’inspiration, on le retrouve ensuite dans des romans comme Der Golem de Gustav Meyrink (1915) et le Frankenstein de Mary Shelley. Puis, il prend toute sa puissance dans le cinéma (Der Golem, 1920, Paul Wegener). Plus récemment, on retrouve l’image du golem dans un épisode des Simpsons, dans les films avec Terminator, dans un jeu de Playstation et même dans vos smartphones avec Clash Royal. Aucun placement de produits dans ce paragraphe.

Une des forces les plus notables du golem réside dans sa capacité à traverser les siècles, s’inscrivant dans la lignée des grands mythes qui ont façonné l’Histoire et les sociétés. Sa figure n’a cessé d’attiser les imaginations, incarnant le talent des artistes à animer ce qui ne saurait l’être. Par delà les époques et les cultures, il a su inspirer esprits créatifs et philosophes. Aujourd’hui, sa place dans nos imaginaires est majeure alors que sa légende s’est infusée dans toute notre culture populaire. Il prend même une dimension nouvelle alors que la cybernétique et le transhumanisme s’apprêtent à bouleverser notre monde.

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L’affiche du film Der Golem (1920)

Figure de la cybernétique et représentation des dangers de demain ?

Monstre ambivalent, parfois protecteur, parfois destructeur, le golem reflète les angoisses et les espoirs du XXIème siècle. Il arbore un double visage, tantôt sauveur d’une humanité en déclin, tantôt monstrueux face à des progrès qui nous ont dépassé. Car les inventions techniques de l’Homme sont autant de golems, témoins d’une course aux progrès inlassable. Argile et glaise ont été remplacées par circuits et composants électroniques.

En tentant de s’affranchir des déterminismes naturels, et de la honte prométhéenne définie par Günther Anders, l’Homme ne veut-il pas s’affranchir de ce qui le définit en tant qu’être humain ?

« La machine est l’homologue moderne du Golem du rabbin de Prague »
Norbert Wiener, fondateur de la cybernétique.

Le golem est une véritable source de réflexions face aux progrès technologiques notamment dans les domaines de l’informatique et de la robotique. Mythe du XVIème siècle, il sonne dans nos esprits non pas comme une menace mais comme un avertissement sur l’avenir que nous pourrons donner à l’homme de demain. A ce titre, on ne peut s’empêcher de faire le lien avec le transhumanisme et le posthumanisme, avec l’intelligence artificielle, aux dangers et aux promesses qu’ils incarnent.

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Le golem de demain ? Ni repris, ni échangé

La féconde descendance du golem ne cesse de croître au fur et à mesure que l’homme pense les êtres inorganiques et les intelligences artificielles. Le mythe n’a jamais été autant d’actualité qu’aujourd’hui. Comment ne pas voir dans le golem la parabole de la peur des hommes face à leurs créations ? Les robots que sciences et techniques nous promettent demain ne sont-ils pas des golems destinés à nous servir mais capable de se révolter ? De nous dépasser ?

Nos progrès confrontent l’humanité à la menace qui a frappé le rabbin Leow : celle de voir la créature dépasser le maître, pas forcément pour le meilleur.

Envie de modeler ton golem ?
Der Golem, Paul Wagener, 1920
Le Golem, Gustav Meyrinck, 1915
Frankenstein, Mary Shelley, 1818

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